dimanche 15 mars 2015

L'éducation nationale, pour ma part ...

Bonjour à tous.
Voila donc une dizaine d'années que j'enseigne les mathématiques. Pendant neuf années, longues, stressantes mais ô combien enrichissantes, j'ai grandi et me suis construit, professionnellement et humainement, dans un établissement d'éducation prioritaire à Garges-lès-Gonesse. J'ai donc côtoyé ces sauvageons dont on nous vend une caricature, basse, vile, aux informations.
Cette année, j'ai fait ma rentrée dans un tout autre milieu : lycée "huppé" de province, perdu au milieu de la campagne où nous nous sommes réfugiés, ma compagne et moi, pour des raisons écologiques. Car s'il est une chose qui aujourd'hui a évolué chez moi, c'est bien ma conscience écologique ...
Je suis malheureusement persuadé, et les chiffres abondent en mon sens, que notre système va s'effondrer très vite. Les réserves de pétrole s'amenuisent, d'aucuns avancent, et j'ai mes raisons de les croire, que nous avons moins de cinquante ans de pétrole devant nous (rappelons que sans pétrole, pas d'essence, pas de plastiques, pas de bitume ... On peut rêver tant qu'on le souhaite aux voitures électriques, qui multiplieront les centrales nucléaires, mais nous n'aurons même pas la possibilité de produire de pneu. Même pour nos vélos ... ), les pesticides détruisent la microbiologie des sols et les rendent stériles (et soumis aux fertilisants de Monsanto, autant dire à une famine prochaine), les pollinisateurs sont décimés ...
Et dans ce contexte, un Français continue à vivre comme si nous avions trois planètes à notre disposition, un américain, six ...
Aussi, nous sommes nous engagés, avec ma chère et tendre, dans une nouvelle vie. J'y reviendrai plus tard. Et que ceux qui estiment qu'il est hypocrite de se plaindre et de crier au loup tout en utilisant un ordinateur pour poster sur son blog comprennent qu'il ne s'agit aucunement de revenir à l'âge des cavernes puisqu'un rythme de vie équivalent à celui d'un français de l'immédiate après-seconde-guerre-mondiale est considéré par Serge Latouche , grand économiste penseur de la décroissance, comme suffisant. Ce n'est pas remonter bien loin.
Bref.
Je m'égare déjà.
Aujourd'hui donc, en construction d'une vie guidé par une envie de sobriété heureuse, je me retrouve à bosser au lycée. Et c'est TRES difficile.
Les élèves sont géniaux. Comme ceux que j'avais avant. Un élève est par essence un être génial, pas tout à fait fini, donc plein de contradiction mais avec l'énergie de les résoudre. L'adolescent ressent l'absurde bien mieux que l'adulte : il n'a pas encore eu le temps de se construire de mensonge-murailles pour s'en défendre. Je prends un plaisir inouï à travailler avec eux.
Le problème se situe ailleurs.
Permettez-moi de commencer par un exemple, je ne sais pas trop par où attaquer le problème.
Le lycée dans lequel j'enseigne est conçu pour accueillir sept cent élèves. Il en accueille aujourd'hui mille trois cent. Les élèves ont donc des emplois du temps à rallonge, le lundi, une de mes classes de seconde travaille neuf heures ... et termine par des mathématiques ! (Sans compter les emplois du temps ... chaotiques des professeurs : Une de mes collègues, à temps partiel (80%), a une seule demi-journée de libre ... Une absurdité.)
Quand se décidera-t-on à construire un nouveau lycée ? Non, on va plutôt lancer des projets d'agrandissement, insuffisants bien sûr ...
Plus d'argent pour cela ?
Ok. Mais alors, pourquoi l'établissement est-il blindé d'ordinateurs ? Il y a des ordinateurs dans toutes les salles. Il faudra probablement les changer dans cinq ans. Et pour protéger les machines, plus de craies, dont la poussière est si dangereuse : tout le monde au tableau blanc VelledaPour information, un feutre Velleda, ça dure en gros trois semaines dans les mains d'un prof. Après on jette, et on rachète. "Moins on reprise plus on se grise". Sur les trente-six semaines d'une année scolaire on est déjà rendu à quarante-huit feutres en une année. Jetables. Du déchet. Comme ça, gratos. C'est cadeau. Le gag : Notre lycée est estampillé développement durable ! Si si, si c'était moins grave, ce serait drôle. Non en fait, c'est tellement ridicule que c'est drôle.
D'ailleurs d'où vient cette dictature de l'informatique ? A priori plutôt passionné pourtant, je ne peux que constater que c'est un échec complet. Tout d'abord, pourquoi tout le monde devrait-il avoir un ordinateur ? Ah pardon, je passe déjà pour un extra-terrestre quand je dis que je n'ai pas la télé en salle des profs. Et quand je dis que je suis passionné de jeu vidéo, je passe pour un attardé ! Quelle ouverture d'esprit dans le monde enseignant ... Cette culture de la doxa ...
(Je précise que tous les collègues ne m'ont pas pris pour un débile. Quelques uns seulement tinrent des propos vaguement méprisants. Je m'enflamme un peu. Mais c'est pour cela que vous aimez me lire, non ?)
L'établissement d'où je viens était déjà "tout numérique". L'intendance nous a un soir envoyé un mail pour se plaindre de notre consommation de courant. Sans déconner ? CHAQUE TABLEAU DU COLLEGE ETAIT UN PUTAIN DE VIDEPROJECTEUR RELIE A UN PC ! Evidemment que ça consomme ! Sans parler de l'immense télé en salle des professeurs qui était branchée matin, midi et soir. Et même la nuit !
Et si cela avait un intérêt pédagogique. Mais au contraire ! En mathématiques par exemple, cela pénalise les élèves qui doivent "passer au concept". Fin troisième, ils peinent aujourd'hui pour la plupart à voir plus que des dessins et des calculs. Les chiffres de réussite en France sont effrayants. Et pourtant les enfants n'ont jamais été si bien lotis : des logiciels de géométrie dynamique, des tableurs ... Oui, mais les mathématiques sont faites pour être pratiquées au stylo sur une feuille, avec une règle et un compas. Le reste n'est qu'outil. Outil formidable, mais outil. L'agriculture ne se limite pas au tracteur. Et enseigne-t-on le dessin en imposant Gimp dès le début ? De plus, travailler sur feuille incite à utiliser son imaginaire, puis à progresser : conceptualiser quand l'imagination ne suffit plus. Regarder un écran et des jolis traits qui tournent permet de regarder des jolis traits qui tournent. C'est joli, mais cela ne prend de sens que si l'on est déjà dans le concept. Et pourtant l'inspection est à fond, et honnis soient les professeurs qui enseignent le théorème de Thalès sans la sacro-sainte activité informatique idoine. Et pour cela, on dépense des fortunes, en argent, en énergie et en intelligence ...
Continuons : Il semble que les consignes données aux chefs d'établissement soient claires ces dernières années. Tout élève qui le souhaite semble pouvoir venir en seconde générale. Même s'il n'a aucune chance. Ce qui revient à le condamner à l'échec : Les années précédentes, j'ai vu des élèves, parfois en situation de décrochage, envoyés en seconde générale, alors qu'eux-mêmes voyaient, et nous disaient, qu'ils en étaient incapables ... Cette année, je vois arriver en seconde des élèves paumés, qui ne comprennent pas ce qu'ils font là, qui n'ont pas les bases.
Résumons : l'éducation nationale crée de l'échec. Elle est vulgaire, aliénante, hypocrite, abrutissante, dictatoriale, et participe (trèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèèès) activement à la spirale vicieuse de la crise énergétique.
C'est la crise. Je suis fonctionnaire de la république. En période de crise je suis moins bien payé (en tenant compte de l'inflation et du gel des salaires des fonctionnaires, je touche à peine moins qu'il y a cinq ans, malgré une avancée d'échelon). C'est normal, à mon sens. Mais que mon rôle soit dévoyé, traîné dans la boue, que mon savoir-faire soit perverti, je ne le supporte pas. Comment supporter que les mathématiques, que j'aime, qui me passionnent, qui sont une des plus belles disciplines humaines, soient réduites à de l'utilitaire et à de la sélection ? Comment faire confiance à une république qui assassine scolairement ses enfants et qui rejette la faute aux professeurs qui doivent pourtant bien composer avec ses contradictions ? J'ai choisi ce métier car il y a un combat à mener, car il construit la république. Mais aujourd'hui, qu'en penser ? Il semble aller à l'encontre même de ce pour quoi je me bats le reste de ma vie ...
Et l'on se plaint de l'abstention ?
Un jour peut-être, aurais-je à nouveau confiance dans le gouvernement de cette république que j'aime. Mais aujourd'hui, je vois surtout un groupe de couilles molles soumises à Dassault et Monsanto, et qui serrent les dents pour être réélus afin pouvoir continuer à s'offrir des déplacements en jets privés, des gens dont le rôle est de nous protéger et qui nous ont pourtant vendus au plus offrant, des êtres humains dont la faiblesse met l'humanité entière en danger.
Si je continue à me battre aujourd'hui, c'est pour les gosses.

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