vendredi 4 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 2.


Ma main droite sur le volant, le coude gauche à la fenêtre, une cigarette, l'autoradio branché sur Radio Nostalgie FIP, je sillonne les voies-rapides de France en chantonnant du Claude François du Pixies. Les rares feux de croisement m'éblouissent. Lorsqu'un compagnon de route me double, il me semble reconnaître un visage, une expression, un regard, les yeux fixés sur la route, en quête de plénitude ou de sérénité. Lors de l'inévitable arrêt à l'aire de la Vire-Gouvets, je les contemple, attablés, méditant sur leur condition d'homme, pleins d'ambition, d'esprit de quête et d'aventure. Ou peut-être se font-ils juste incroyablement chier. Quand on s'ennuie, on a l'air sage ...

Tant pis. Je sors, je me grille une sèche. Âpre, la fumée emplit mes poumons et me détend. La Dunhill a un goût caramélisé, de pomme caramélisée, peut-être un peu brûlée aussi. Je l'accompagnerais d'un whisky très doux, probablement un Suntory puisque je n'y connais rien, et d'une boule de glace à la vanille, mais il faut que celle-ci soit bonne, forte, pour ne pas s'évanouir derrière les brumes qui tapissent les papilles.

Dans tous mes souvenirs de jeune adulte, j'ai une cigarette à la main. En balade, en déplacement, devant la télé, en attendant le bus, dans les rades, sur la plage, en soirée, à la Fac, une gratte dans les mains (dans ce cas, la clope est coincée entre le Si et le Mi aigu derrière le sillet de tête), en rentrant du Café des Images ... Étudiant, je fumais discrètement, seul. Dunhill toujours, parce que je partageais celles-ci avec mon pote Manu quelques années plus tôt, ou Davidoff, plus chères que les autres mais tellement plus fines, plus subtiles. Puis ce qui était un plaisir devint rapidement un besoin, une dépendance, et la moindre pause de dix minutes me faisait fuir les amphis pour avoir une bonne place près du cendrier. Ah, nous avions probablement la classe, dizaines d'étudiants agglutinés autour d'un cylindre métallique crasseux, nous intoxiquant tout en enrichissant des exploitants et des industriels. Et encore, à l'époque, nous pouvions fumer dans les locaux de l'université : Quelques mois plus tard, nous transposions la même scène pathétique sous la pluie froide de Normandie ...

Ce qui m'amène "subtilement" à la chanson d'aujourd'hui :

Je fume, de Brigitte Fontaine.

Si l'on connaît tous plus ou moins Brigitte Fontaine, c'est souvent plus pour ses extravagances que pour ses chansons, quelque tube chanté en duo avec -M- mis à part.  C'est dommage. Évidemment, mon intérêt pour cette immense artiste m'a plus souvent valu regards hagards qu'oreille complice. Quoiqu'il en soit, la chanson d'aujourd'hui est une saloperie pour ancien fumeur. Si j'ai arrêté la clope il y a près de huit ans,

"Braises dans la nuit blanche
Espoir et allégresse
Noces et petits dimanches
Tiges enchanteresses"

me ferait craquer sur le champ. A l'instant où j'écris ces lignes, à la réécoute de cette tune, l'envie me prend de ressentir à nouveau ces grésillements de saveurs, si amers qu'ils en sont presque désagréables, et si je n'avais à l'esprit l'état lamentable dans lequel me mettait le moindre manque, nul doute que je pourrais sortir partir en quête du premier tabac ouvert risquer mon PEL pour encourager quelque esclavagiste africain. 
Et oui, je sais, le tabac tue, les cancers tout ça. Bien sûr. Une belle saloperie. Comme les bagnoles ou Cyril Hanouna. Chaque cigarette est décevante, nous lui en demandons beaucoup trop. Nous lui demandons de régler nos problèmes, de donner un sens à nos vies. Nous remettons tous nos espoirs entre ses mains, ce qui pose un réel problème anatomique, à moins que mon image soit juste minable. Le tabac peut bien se parer de toutes les vertus d'esthètes, il n'est qu'une drogue de plus, nombreux sont-ils ceux qui louèrent les acides et poudres hallucinogènes pour un jour ne plus jamais redescendre de leur lampadaire.
Ce rapport au malsain, à la mort, à la frustration n'est pas mis de côté pour autant, le contraire m'eût déçu et j'aurais probablement rangé cette chanson dans mon carton de belles chansons dont le verbe m'est admirable mais étranger :

"Cigarette chérie
Languide et dangereuse
Encens vers la Pythie
Câline tubéreuse
Cigarette fantôme
Goûtée, déjà finie
Cigarette à l'arôme
De poison trop exquis"


Mais d'un plaisir gastronome, Brigitte ne saurait se satisfaire, aussi ces "Minarets de santal" se teintent d'un appétit littéralement génital, "plaisir sans rival", "serpent chaud", "Sexe bleu" ou même "odeur de rousse" ... Exhalent fluides corporels et odeurs fortes, l'amour des amoureux. Quelle savoureuse décadence !

En termes de débauche d'ailleurs, la musique n'est pas en reste. Un vrai reggae comme on en entend trop peu. Là où tant d'artistes français s'obstinent à arranger leurs chansons avec les mêmes nappes de synthétiseurs numériques dégueux farcis à l'écoeurement du fameux chorus "Michel Berger" qui pour une raison qui m'échappe semble plus populaire que ce bon vieux Boss Ce-2, gourmand et onctueux, nous avons ici une dame de plus de soixante ans accompagnée de guitares superbes, chaudes, grasses, à la Wah discrète, d'orgues ronds ou claquants, de synthés analogiques tordus dans tous les sens, au point de souffrir de démence lors des derniers couplets. Ceci dit, bien sûr une écoute s'impose, ne serait-ce que pour apprécier comme les mélodies oscillent de refrains simples et efficaces à lignes de chant mettant bien en avant le texte et la grille, classique oui, mais par conséquent accueillante.

Pour finir, oserais-je avancer l'hypothèse d'un second degré dans tout ce délire ? Entre un texte au romantisme presque exagéré et une ligne de chant qui sonne parfois presque parodique ... Comme argument, avançons ce dernier accord, qui clôt cette chanson sur une note légèrement déstabilisante. Oserais-je supposer l’essoufflement d'une passion dévorante et sans fin ?  
Je me plais à y croire mais je doute que cette intention soit volontaire. Probablement n'est-ce qu'une lecture personnelle.
Malheureusement, je ne crois plus au subversif. Les rockeurs qui autrefois se droguaient allègrement sont aujourd'hui morts dans leur vomi ou hommes d'affaires, les acteurs qui aimaient tant le vin sont aujourd'hui Gérard Depardieu. Tous ces abus sont hautement conventionnels, une convention de gens friqués, ou qui n'ont pas à se lever à six heures le matin pour aller travailler, une convention d'aristocrates, qui eux ne risquent pas d'en mourir, et j'associe évidemment cette chanson à tout ceci.

J'aime cette chanson comme j'apprécie les écrits misérabilistes de Victor Hugo pour leur plume élégante, mais je ne peux plus m'empêcher d'y voir l'écriture d'une population suffisamment privilégiée pour se permettre de jouer et louer la déchéance sans la risquer réellement. Aurais-je chanté un hommage à la cigarette à l'époque où elles me flinguaient les poumons et me trouaient le budget alors même que je connaissais les implications sociologiques ou écologiques de leur consommation ? De même, aurais-je écrit des louanges à l'alcool à l'époque où, le coude léger et la main leste, les gueules de bois me rendaient difficiles les longues journées de travail ?

Ne nous laissons plus aveugler par les artistes : ce sont des artisans. Ils ont un savoir-faire, soit, mais ils n'en restent pas moins des gens, la tête dans le guidon, qui ne connaissent que leur univers et bien souvent, notre fascination pour eux n'est que le reflet de notre frustration ... C'est dommage : on apprécie d'autant plus une œuvre lorsque l'on entrevoit l'être humain derrière, avec ses talents, mais aussi ses limites, ses erreurs. Brigitte Fontaine, à ce sujet, est un cas d'école : Tous ses efforts semblent entreprendre de détourner l'humain de son personnage. Il est facile de la caricaturer et de la réduire à un rôle fantasque et décadent. Personnellement, c'est au contraire tout le reste qui m'intéresse. Justement, ce que je lis derrière je fume, si cela ne m'aide pas à connaître Brigitte Fontaine, croire cela serait effroyablement présomptueux de ma part, me la rend en tout cas plus réelle, plus présente, moins admirable aussi, et sa folie d'autant plus fascinante qu'elle est moins sublime.




Par contre, hors de question que je me remette à fumer. Je préfère le bon manger.

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