dimanche 20 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 5.


Il fait froid, ça pique les oreilles. Heureusement Maman, elle m'a mis mon bonnet et des gants. Elle me fait un bisou. Je suis tout fouiché dans trois couches de manteaux. Il y a des feuilles mortes par terre. C'est peut-être l'automne. Il est tôt, il fait encore nuit. Il y a des tas d'enfants qui jouent et je ne comprends pas ce que je fais là. Je donne un coup de pied à une cosse de marron. J'ai un peu peur. Mais je vais même pas pleurer. C'est comme ça le monde. Je vais passer tout le jour à faire de mon mieux et à essayer d'être le meilleur. La journée ça va être long. J'espère que Maman ne va pas m'oublier ce soir. 
Je reste enfermé à écouter la maîtresse. Elle en sait des choses. Je ne serai jamais aussi intelligent qu'elle. Pourtant il le faut, ils le disent à la télé. Il faut bien travailler sinon on va devenir chômeur, pauvre ou même réfugié syrien. C'est long. Je n'ai pas le droit de discuter avec mon voisin. De toute façon il faut écouter la maîtresse. C'est ça qu'on doit bien faire.
La récréation, il faut vite retrouver ses amis, surtout tout faire pour ne pas être celui qu'on se moque. Des fois je les trouve un peu bêtes mais je ne le dirai pas, j'ai peur qu'on me rejette. Je regarde les autres se moquer d'Antonin, je les trouve méchants mais il ne faut pas qu'ils le sachent. Il doit être malheureux.
Le soir, je n'ai qu'une idée. Partir au plus vite. Chez nous il fait chaud et il y a les Chevaliers du Zodiaque à la télé. Peut-être même du pain et du Nutella.

Le spleen des petits, Stupeflip

A l'école, La majorité des enfants s'amusent ou ne s'ennuient pas trop, comprennent parfaitement les règles. Pour eux pas de souci. Savarouler sans trop de problème, au moins jusqu'au brevet. Mais au moins, ils seront intégrés. Intégrés. Mais les non réels ou non continus qu'on ne peut pas intégrer, ou difficilement ? 

Ils souffrent.

Ils souffrent ... et non, ça n'ira pas mieux.

Ceux qui n'y arrivent pas en classe n'ont aucune chance, ils se construiront comme incapables jusqu'à leur mort. Parce qu'ils n'ont pas su s'intégrer. Nous savons pourtant que tous les enfants n'intègrent pas les notions au même rythme, pas de la même façon et que c'est injuste, sans même parler des dys- divers que l'on demande aux enseignants de gérer sans formation (non trois demi journées et un .pdf de trois pages ne sont pas une formation). C'est pourtant bien dans un format unique que se font les apprentissages et ce, malgré tous les efforts de création, d'imagination des professeurs des écoles, qui se battent pour chacun, même ceux que la société condamne. L'esprit de compétition est une saloperie qui torture.
Ceux qui sont frappés d'exclusion, quelle que soit la raison - tu as des vêtements de pauvre, tu as les oreilles décollées, tu es noir, tu n'as pas regardé les Marseillais, inconscients collectifs, résurgences d'infamies sociales que nous devrions pouvoir détruire, mais qui sommes-nous face aux parents, la télé, les voisins, ... ? - n'ont aucune chance. Ils se construiront comme fuyants, petits - immatures - mais là, pour l'instant, ce sont boulettes de papier sur la tête pendant la séance de problèmes, moqueries à la cantine, toutes les brimades envisageables non punies par la loi pendant la récréation.

Pour tous ceux-là, c'est avec la trouille au ventre qu'on va à l'école, au lycée. Cette sensation que l'on ne connaît habituellement qu'à la rentrée des classes quand on a peur de savoir qui est notre professeur de physique cette année, ce mal de ventre va poursuivre ces malheureux, va les poursuivre jusqu'à ... hum ...

Le Spleen des Petits parle de tout cela, de cette souffrance indicible ... Elle est de ces grandes chansons qui transmettent de la violence, de la colère, sans marteler son message. Elle poisse. Dès le gimmick, les dents serrées, King Ju nous la crache sa boule au ventre.

"Le spleen des petits à l'école, ça les rend marteau
Peu d'chances de s'en sortir, s'ils en ont marre tôt"

Profitez-en, ce sont les plus belles années de votre vie. Pensez-y vous avez tellement de chance, vous êtes humiliés, ridiculisés, alors que toute votre vie au travail ce sera pareil.

"Déjà en CP ils s'écrasaient devant les costaux
Et dans c'panier d'crabes les plus forts seront des tourteaux"

La loi du plus fort. Cette abomination qui n'est qu'une vulgarisation infâme des théories de Darwin mais que l'on nomme tout de même darwinisme social. La loi du plus fort. Celle qui justifie toutes les saloperies néo-libérales, les chefs d'état véreux qui ont du sang sur les mains, Monsanto qui a des cancers dans l'administration ...

"Il est tout p'tit, pourtant le spleen a fait son entrée"

Pourtant, à ton âge, on ne sait pas ce que c'est que de souffrir.
 
"Il sait pas si maman c'est à quatre heures ou à cinq heures et demi
Il sait pas pourquoi la dame est méchante à la garderie"

Tu n'as aucune chance de comprendre. Aucune chance de comprendre ce que tu fais là. Aucune chance de comprendre les règles. Ta seule chance c'est de ne te poser aucune question et de tout accepter.

"Le chef de table, c'est un grand blond qui l'embête
Celui qui dans les arbres lui avait perché sa casquette
Il s'acharne sur le p'tit qui lui a jamais rien fait
À la récré c'est moqueries, même à la balle aux prisonniers"

Comme maman et papa : écrase-toi devant les plus forts, ils ont tous les droits. Maman et papa ils s'écrasent bien devant M. le Patron, devant nos politiciens, devant nos banques. C'est comme cela que ça marche.

"À l'école, pour lui c'est l'humiliation
En sixième ce sera The Wall et commencera la sélection"

Enfin. Rassure-toi après ce sera pire. Marche ou crève.

"Il serre encore les dents mais tiendra pas dans cette violence"





Comme prévu, ça poisse. 



J'aime beaucoup Stupeflip. Leur univers qui gravite entre nonsens et absurde et leur permet de faire passer toute leur colère, leur musique qui foisonne, à mi-chemin entre le punk, le hip-hop et n'importe quoi d'autre, on sent le bricolage déluré avec tout ce qui tombe sous la main, toutes les idées qui tombent sous les synapses, leur monde graphique, crade, non pas sale, plutôt non-propre, à mille lieues des délires mode des Sex Pistols, ... 
J'aime beaucoup ce groupe, mais encore plus cette chanson :
- Les samples sont superbes, torturés, désaccordés, le flow tout bonnement parfait. Le chorus sur le piano est malade, malaisant. C'est triste et lancinant.
- Le texte est très bien écrit et parle des grands oubliés de notre monde. Les enfants. Grands absents de notre réflexion, de nos raisonnements. Ce sont pourtant eux qui souffrent les premiers des grands problèmes actuels. 

Je ne peux m'empêcher de faire un parallèle entre cette chanson et le Requiem des Innocents de Louis Calaferte, roman quasi autobiographique qui parle de l'enfance dans des quartiers miséreux de Marseille, années 30-40. L'écrivain y dépeint une population violente et écœurante, les gosses n'hésitent pas à se faire subir les pires sévices, surtout pour deux victimes, l'une subissant à peu de choses près une tentative de meurtre après torture. Les adultes sont, quant à eux, au mieux pathétiques, lâches, idiots, bestiaux. Leurs gosses ne font que reproduire ce qu'ils voient de cette société adulte.
Les enfants subissent de plein fouet toutes les évolutions de la société. L'école est sensée être sacrée : un lieu privilégié dans lequel les idées sont plus fortes. Entre ces murs, la société est enseignée aux enfants. En ce sens, elle fait son boulot. La société est enseignée aux enfants : les plus forts sont les plus forts. Ceux qui ne sont ni bons en classe, ni populaires à la récré souffriront, et on leur dira : "c'est pas si grave !", "c'est parce qu'ils sont jaloux", "mets-toi au travail !" ... Ailleurs, ceux qui ne sont ni de riche extraction, ni sur-diplômés devront se contenter des miettes ; mais qu'ils ne se plaignent pas, on leur a préparé un chouette programme : un canapé blanc, une télé à écran plat qui lui expliquera que c'est de la faute des méchants migrants et qu'ils sont tout de même bien plus intelligents que cette blonde pneumatique qui croit que Nelson Mandela est un acteur, un McDo le vendredi soir. La belle vie, celle que l'on promet aux enfants ...


Il fait froid, ça pique les oreilles. Heureusement Maman, elle n'était pas trop en retard. Elle me fait un bisou. Je suis juste un peu déçu de rater les Chevaliers du Zodiaque. Je mets une cosse de marron dans ma poche parce que c'est rigolo.
 

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