jeudi 24 mars 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 6.


A mon entrée en classes préparatoires aux grandes écoles, filière MPSI, je m'attendais évidemment à apprendre beaucoup de mathématiques, peut-être un peu de physique aussi, quant à la chimie, j'avais déjà abandonné l'idée mais c'est une autre histoire. J'y ai appris bien plus. J'y ai appris que les mathématiques n'étaient pas qu'intéressantes et efficaces, mais bel et bien passionnantes, intrigantes, mystérieuses au point d'y consacrer ma vie. J'y ai également découvert Giono, dont je pris plaisir à parcourir les Grands Chemins, bien plus beatnick que Sur la route, et moins prétentieux aussi. J'y ai expérimenté la vie d'internat, une vie d'amitié au quotidien. 
J'y ai enfin découvert un arpège de Sib majeur, quatre voix et une transition alto-soprano parfaites. Quelques mesures qui m'ont fait découvrir un nouveau monde, d'une richesse et d'une finesse inouïes : le Tuba Mirum du Requiem en Ré mineur de W.A Mozart.

Je me rappelle de mon pote Pierrot qui un jour nous ramène dans la chambre 108 son disque comme ça lala l'air de rien, on aura de la musique pour bosser. Oui tout le monde connaît, tout le monde trouve ça magnifique, tout le monde considère cette œuvre comme la plus grande pièce de l'histoire de la musique, en toute bonne foi et avec mesure. Je sais. Sauf que je suis un gros beauf, et qu'à l'époque, malgré mes dix-neuf balais, je ne connaissais toujours pas. 
Le disque tourne, l'Introitus commence - C'est beau - puis le Kyrie - C'est beau aussi, dis donc il est pas mal ton disque - puis le tube, le Dies Irae - C'est classe, ça pourrait faire musique de film ! Ah ça a déjà été fait ? Dans Amadeus dis-tu ? Bah non, je connais pas ... (Ô ... Mon Djisse du passé, si seulement tu savais à quoi t'attendre ...) - et enfin, le Tuba Mirum. 
Quelques notes de trombone - déjà, le trombone c'est la classe - reprises par la basse soliste. Le thème s'épanouit ensuite. Je pourrai en parler pendant plusieurs lignes, mais le temps n'est pas à une étude que je ne saurais maîtriser.
Les voix solistes fondent l'une dans l'autre, la dernière note de la mélodie de l'une se mêlant à la première de la suivante. Si la transition du soliste ténor à la soliste alto est magnifique, la transition alto-soprano, elle, me fit littéralement frissonner, dès la première écoute ...

Le reste du Requiem, c'est le Requiem : sa réputation n'est pas usurpée, cette œuvre est au patrimoine de l'humanité, elle devrait faire partie de l'apprentissage culturel de chaque citoyen. C'est une pièce merveilleuse qui peut continuer à fasciner après une vie d'étude. En ce qui me concerne, ces quelques notes, ce trombone, ces lignes de chant qui se mélangent ...  C'était l'ouverture d'un pan entier de ce que serait ma vie désormais.

Hier, j'ai réécouté le disque, celui là même que je m'étais offert à la FNAC à l'époque, probablement le disque qui m'est le plus précieux. Le Requiem en Ré mineur de Nikolaus Harnoncourt. Il m'est beaucoup plus familier aujourd'hui bien sûr, et certaines émotions se sont émoussées, souvenirs d'émotions anciennes ou chargées de mon bagage culturel plus conséquent. Cependant, le Tuba Mirum reste particulier. Quand le Dies Irae retentit, à mesure qu'approche l'arpège de trombone, je sens l'excitation qui monte, je remonte ma vie jusqu'à mes dix neuf ans. Lorsque, enfin, c'est le moment, je frissonne, comme le premier jour.

À dix-neuf ans, j'étais encore un enfant, à bien des égards. 
Un élève de Khâgne, écharpe et cheveux en pétard, long manteau noir, qui lisait Proust, extrêmement prétentieux, avait un jour affiché au réfectoire un texte "parodique" se moquant des élèves de MPSI, en éculant les clichés. Nous étions des fans de foot, puceaux, obsédés par notre calculatrice, incultes, aveugles aux "véritables" merveilles de ce monde ... Appelons ce connard X par défaut, je n'ai pas encombré ma mémoire de son nom.
Peu avant, peu après ? Aucune idée. J'avais passé un mercredi après-midi à discuter musique avec mon pote Pierrot, Berlioz, Brassens peut-être, probablement ces quelques notes du Requiem. Nous aimions la Musique, toutes les musiques, nous avons tant découvert, nous écoutions attentivement, partagions, ... Nous nous interrompîmes car il me fallait remettre un papier à une amie littéraire. Je débarquai alors dans cette pièce enfumée, six élèves de Khâgnes, un joint, un disque de Tryo, X. pérorait dans son coin, la discussion ne tournait qu'autour d'eux et de leur supériorité, émaillée éventuellement du fait que le pétard rend plus intelligent et - insérez ici quelques lieux communs de gauche -


Ça vaut le coup de lire Albert Camus pour en arriver là.

Tant pis pour eux, moi j'avais Pierrot et tous mes potes. Nous étions loin des caricatures et on s'en foutait.

Et j'avais le Requiem et toutes ses promesses ...


4 commentaires:

  1. Il dit n'importe quoi le mec!! Moi, par exemple, j'ai horreur du foot!
    ...

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    1. Bien sûr ! Et quand bien même, prendre les gens de haut parce qu'ils s'intéressent au football n'est pas une preuve d'intelligence. C'est bien la peine de se gorger de livres dénonçant les préjugés pour en avoir d'aussi gros ... Tant pis pour lui.

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  2. Quel bel hommage à Pierrot mon Djisse! Tu es définitivement doué pour prendre du recul sur une période dense de nos vies, et marquante... c'est en prépa que j'ai appris à m'endormir avec un bras sur les yeux, pour ne pas être dérangé par les lampes de chevet de mes copains de chambrée et c'est toujours le cas aujourd'hui, presque 20 ans après...
    Je me rappelle encore de nos intéressantes discussions du dimanche soir, et de ces fameux instants "musique".
    Ton post m'a presque rendu nostalgique... ;-)
    Continue comme ça mon Djisse, c'est un plaisir que de te lire.
    JP

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    1. Quel chouette commentaire ! Merci à toi ...
      C'est tout autant un hommage à Pierrot qu'à toute la bande et à tout ce qu'on a partagé. Que de souvenirs ...

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