mardi 22 mars 2016

Les cours, épisode 2.


"Monsieur, est-ce que c'est correct ?"

Lors de mon chapitre sur l'étude des fonctions usuelles en seconde, j'avais proposé aux élèves volontaires un problème qui démontre la décroissance de la fonction inverse. Aux élèves motivés car c'est difficile, il faut construire un raisonnement, il y a du calcul littéral, il faut appliquer une définition et étudier les signes d'un produit et d'une différence ... Autrement dit, un exercice proposé aux élèves qui veulent choisir une filière scientifique.

Oui, C. je te confirme que ce travail que tu m'as présenté est correct. Il est même mieux que cela, rigoureux et très bien rédigé. Comme tous tes devoirs maison d'ailleurs, ce qui pose question car les interrogations et les devoirs surveillés, eux, plafonnent à trois sur vingt. Je sais très bien que ta maman ingénieure n'est pas loin derrière.

Je t'écris cet article, que tu ne liras jamais - je l'espère, et j'espère également que mes collègues ne s'en serviront pas de moyen de pression pour m'obliger à aller demander le pont de l'ascension déguisé en Dalida à notre cher M. le Principal. - pour t'expliquer ce que je ne peux pas t'expliquer.

J'aurais dû vérifier que tu avais compris. J'aurais dû te demander comment tu avais étudié le signe de ab/(b-a) puisqu'il manquait une petite étape à cet endroit. J'aurais dû te demander la définition de la décroissance d'une fonction. Et je ne l'ai pas fait. Tu étais fière de ton devoir.

Ce fut un "mauvais geste professionnel" comme dirait mon formateur IUFM, de ces mauvais gestes professionnels du quotidien, de ces petites erreurs qu'on oublie à la fin de la séance en jetant les quelques papiers qui traînent encore sur les tables des élèves. Non. Ce fut une faute, un manquement. Pire encore : ce fut un renoncement.
Je ne l'ai pas fait, et je ne l'ai pas fait parce que cela n'aurait servi à rien. Tu n'as pas eu de cours de mathématiques en quatrième et depuis tu fais des efforts pour rattraper ton retard. Tu n'as pas eu de cours de mathématiques cette année-là car ton professeur est parti en burnout et n'a jamais été remplacé. Personne ne veut faire ce boulot qui, pourtant, est bien payé pour bosser la moitié de l'année dix-huit heures par semaine. De toute façon, des lacunes évidentes dans les compétences de sixième et cinquième me font penser que l'absence de cours de quatrième n'est pas seule en cause.
Tu n'avais aucune chance, et tu n'y arrives pas. Oui, c'est injuste.

Pour autant, tu demandes une filière ES., où les mathématiques sont prédominantes, et tu l'auras. C'est un choix par défaut, motivé par tes lourdes difficultés d'expression et par le rejet d'office de la filière STMG car c'est la honte. Tu n'as pas de projet. Tu ne comprendras rien l'année prochaine malgré les efforts de tes professeurs, mais, rassure-toi : tu l'auras ton orientation.
Aussi, je n'ai pas vérifié que tu avais compris le travail de ta mam ton travail car c'était inutile. Toute ton année, tu l'as passée à sauver les meubles (relativement), à te ruer sur tous les travaux de rattrapage pour assurer une moyenne pas trop pathétique, mais soyons honnêtes, tu n'as rien compris aux notions. Aujourd'hui, tu ne comprends rien aux statistiques, tu ne comprends rien à l'analyse fonctionnelle, tu ne comprends rien à la géométrie analytique. Tu as perdu cinq heures trente par semaine à tenter d'appréhender des théories dont tu n'as même pas effleuré l'essence. Tu as perdu ton temps.

Ai-je perdu mon temps à t'aider ? C'est une vraie bonne question. Dès le début de l'année, je savais que c'était perdu d'avance mais c'est mon boulot - me battre contre des chimères - et le "bon geste professionnel" justement est de toujours croire en ses élèves, de croire en leur capacité à progresser, "de croire en eux" dirons-nous de façon assassine et malhonnête. Tous tes efforts furent vains. Pourtant, j'ai essayé, je t'ai encouragé, et toi de ton côté, tu as fait de ton possible. Quel est l'intérêt de tout cela, quel en est le sens ? Ne t'ai-je pas justement conforté dans l'idée que tu pouvais y croire, au prix d'un espoir trahi, tel le maître qui agite une tranche de fromage au-dessus de la tête d'un chat pour la manger finalement ?
Mon boulot consiste-t-il à vous aider, ou à maintenir en place l'illusion d'un système bienveillant ?

Quelle violence ...




Je crois en l’École pourtant. 

J'espère y croire encore ...

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