vendredi 18 mars 2016

Les cours, épisode 1.


Un établissement scolaire est peu ou prou un sanctuaire, presque idéalement isolé des problèmes et des considérations du reste de la société. L'architecture y est toujours étrange, mystérieuse, du bon goût d'un architecte soviétique qui aurait eu entre les mains des quantités astronomiques de préfabriqué. Les sept cent quatre-vingt salles de classe, toutes identiques sauf les trois que l'ancien principal adjoint a entrepris de faire repeindre en choisissant lui-même les couleurs - vert pomme et rouge chantier - y semblent évoluer dans un monde géographiquement chaotique, d'ailleurs, l'utilisation d'une carte peut être utile les premiers jours. Le temps y est mou, instable, certaines heures paraissent une étincelle, d'autres un incendie de forêt en Corse en plein été. Les règles y sont étranges, archaïques, incompréhensibles pour les non initiés.

Et il y a nous, les initiés, les gardiens du temple. Nous qui trouvons un sens à tout cela. Nous qui sommes chez nous dans ce beau bordel. Nous qui sommes du bon côté de l'ésotérisme. Nous qui semblons une société secrète, occulte, privilégiée, prétentieuse à nombre de concitoyens.
Bien sûr, je comprends parfaitement l'incompréhension provoquée par notre malsaine fascination pour les boîtes de Velleda neufs, notre désespoir face à un paquet de copies que l'on sait ratées et qui nous prendront une heure trente de notre vie, notre fatigue après cinq heures de cours qui pourtant se sont très bien passées mais les trois heures consécutives à parler de fonctions polynômes du second degré pendant lesquelles l'essentiel a consisté à rappeler les identités remarquables pour la quatrième fois de l'année alors que je me demande encore comment je vais pouvoir rattraper mon retard sur le programme m'ont un peu achevé, notre fierté quand on peut affirmer que, oui, cela fait trois mois que l'on a rempli toutes les heures de son cahier de texte alors même que le logiciel ne fut accessible qu'en décembre, notre angoisse face aux évaluations par compétences et leur relevé, alors même que de toute façon, TOUS les élèves auront leur brevet et que personne n'en fera rien ...

Curieusement, l'heure de cours est la partie la moins compliquée de ce boulot. Restent pléthore de mystères irrésolus toutefois. Pourquoi les élèves se piquent-ils tout le temps leur stylo quatre couleurs par exemple ? Pourquoi est-il si difficile de comprendre le message "Pensez à bien réviser votre cours pour demain nudge nudge wink wink ?" Pourquoi semblent-ils si obsédés par les vacances ? Ah si si, ça je comprends.
Je vais juste préciser : "partie la moins compliquée de ce boulot" ne signifie pas que c'est simple ! Évidemment, le cours est le lieu de toutes les interactions, de toutes les compréhensions, nous devons y être présent à chaque respiration et laisser tous les élèves exister, et coexister. C'est un travail d'une complexité extrême, d'une finesse inouïe, d'une difficulté incommensurable et après un déjà honorable début de carrière - honorable en termes de durée - tout ce que j'ai pu faire, c'est travailler mes postures, ma pédagogie, ma présence autoritaire et bienveillante, mais je ne sais toujours pas grand chose de l’Élève, cet être étrange qui semble avoir l'idée saugrenue d'avoir une existence propre, une vie et d'avoir parfois peur pour son avenir ...

Ah, et puis, "partie la moins compliquée de ce boulot" ... C'est le cas uniquement quand la séance est bien préparée hein ! Bon, ça paraît évident, mais ça ne fait pas de mal de le rappeler.
En l'occurrence, parfois, une séance part en live. Bien sûr, ça arrive à tout le monde, une fois de temps en temps. 
Personnellement, j'ai tendance à être légèrement bordélique. Toutes mes mathématiques sont bien en ordre dans ma tête, mais gérer à la fois le cahier de texte, V. qui fout une baffe à A., l'ordinateur qui semble très paresseux, C. qui n'a pas ses affaires parce qu'il avait mal lu son emploi du temps, le bulletin d'appel, le retard de M. dont le scooter a des problèmes de démarrage - depuis quatre mois - et le vidéoprojecteur qui s'est mis à fumer mais je suis sûr qu'en le redémarrant il tiendra bien encore trente minutes, parfois, ça fait beaucoup. Si le cours n'est donc pas parfaitement prêt, presque minuté, la réussite de la séance ne repose plus que sur le sérieux <sigh> des élèves.

Hum ... Pourquoi racontai-je donc cela ?

La la la ...

C'est non sans une légère honte que je me suis retrouvé ce matin dans la situation suivante :

- Bon, qui a son livre ?
- ...
- Bon, ok, je prête le mien.
- ...
- Je vous propose l'exercice 4 p 124 je vous laisse dix minutes, vous pouvez cherchez en groupe.

Et, au moment de la correction, vient ce moment merveilleux où je me rends compte :
1) que j'ai oublié de préparer ladite correction.
2) que je n'ai pas le sujet sous les yeux (j'ai prêté mon livre).
3) que les élèves semblent avoir du mal à comprendre la différence entre les quartiles et l'intervalle interquartile dont la médiane n'est PAS le milieu, pour la dernière fois !
4) que là, il va falloir que j'y aille à l'aveugle, pour expliquer un exercice difficile, avec une demi-page de texte dans laquelle les données sont cryptées.
5) gueuh.

Donc je me lance. 

Au bout de dix minutes, ça ne manque pas, E. (l'élève TRÈS douée de la première éco-soce) me dit : "Monsieur je ne sais pas comment vous dire ça, mais je trouve l'exact inverse de ce que vous trouvez ."

Ah oui, merde.
 
C'est elle qui a raison en plus.

Alors ...
solution n°1 : mauvaise foi, se mettre en colère.
solution n°2 : apitoyer. Ne fonctionne jamais.
solution n°3 : "oui, haha, je vous ai bien eu, je l'ai fait exprès afin de vérifier que vous suiviez bien".
solution n°4 : expliquer que les mathématiques, justement, s'accordent très mal au principe d'autorité et qu'il faut toujours remettre en question ce que disent les professeurs.
solution n°5 : prendre son air de rien, attendre que les élèves sortent, s'enfermer, pleurer.
solution n°6 : ...





Voilà, voilà ...

La fin de la séance va être ... comment dire ...

...





C'est quand déjà le weekend ?





1 commentaire:

  1. Brillant! J'adore quand tu racontes ton boulot, et puis en passant, s'il te plaît pourrais-tu arrêter de super-bien écrire, parce que sinon que reste-t-il aux autres blogueurs du dimanche pour briller?
    Sinon : tu t'en doutes, j'ai souri en lisant "nudge nudge wink wink" en imaginant ta femme dire ça comme elle le fait d'habitude ("say no more!!!") ^^

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