lundi 14 mars 2016

Pour Jean Dieudonné, Arno, Claude Ponti, Manu Larcenet, Alice ...


Le monde s'effondre.
Non sous les coups d'une pluie de météorites ou d'une invasion extraterrestre, mais bel et bien, de nos propres mains. Les nôtres, celles des hommes. 

Nous dévastons, tuons et torturons hommes et animaux pour produire steaks "de tradition" et téléphones portables, exploitons pour le profit, pillons, et aujourd'hui, notre société semble à deux doigts de s'écrouler. Peut-être serons-nous affamés lors des premières pénuries alimentaires ? Nous serons alors semblables à des grillons, nuées de gens décharnés et malnutris dévorant tout sur leur passage, peut-être anthropophages ... Peut-être la hausse du niveau de la mer redéfinira-t-elle les zones géographiques et nous forcera-t-elle à nous entretuer pour des raisons d'espace vital ? Vus les niveaux actuels d'expositions aux pesticides, nous pouvons toujours espérer que nous pousse la branchie mais vu comme les mutations fonctionnent, il est plus probable qu'on finisse avec 98% de femelles..Peut-être des fonds marins se répandront des tonnes de gaz toxiques qui nous empoisonneront ? Ou, plus simplement, peut-être un incident nucléaire majeur décimera-t-il l'humanité, réduisant à l'état de poussière la plupart de nos avancées technologiques et nous ramenant au bon vieux temps des Abrincates et des Carnutes, ah ça ma bonne dame, à cette époque on savait vivre boudu, quand on risquait de crever de faim chaque hiver, de succomber à chaque grippe et de se faire bouffer par n'importe quel ours, lynx ou réfugié syrien qui passe.

Face à ce beau bordel pré-apocalyptique, nous sommes en droit de nous demander dans quelle mesure à quoi bon (à moins que ce soit déjà interdit par le pacte de responsabilité de notre cher président qu'on aime tant). C'est vrai, quoi ! Pourquoi continuer à aller enseigner alors que je pourrais profiter du peu de vie qui m'est encore alloué (j'ai pas payé ma cotisation cette année ...) à jouer de la guitare, cuisiner, me balader ou gratter le nez de ma douce et tendre ? Après tout, j'aurais l'air malin, face à la Camarde à expliquer que non, je mérite de rester en vie, parce que j'ai tout de même enseigné le théorème d'Al-Kashi et que j'ai sacrifié des heures de grattage de nez pour ça.

Alors oui, on est en droit de se le demander, mais en ce qui me concerne, j'ai un début de réponse.
Je repense à Gilles Deleuze qui raconte et analyse la honte d'être un homme. La honte de faire partie de cette espèce qui dévaste, tue et torture hommes et animaux pour produire steaks "de tradition" et téléphones portables, exploite pour le profit, pille ... L'histoire regorge d'exemples qui me font détourner le visage de mon miroir, ce qui explique mon absence de coiffure, mais, même au quotidien, entendre mes collègues dire qu'ils sont contents d'avoir acheté ce magnifique petit tailleur en formaldéhydes et métaux lourds tâché du sang de deux indiens et demie, le court est bas en ce moment, ou me voir moi-même dans toutes mes bassesses me donne des haut-le-coeur et me fait regretter de n'être pas un petit protiste hétérotrophe.

Que sont les arts, que sont les sciences (hormis le "je découpe un animal vivant pour bien vérifier qu'il ressent la souffrance"), qu'est la philosophie, que sont les mathématiques sinon un moyen d'expurger cette honte ? Notre société mérite de disparaître, non de quelque sentence divine, mais parce qu'elle est incapable de respecter son territoire. Paul Valery dans son bilan de l'intelligence le disait dès 1935 : après tout, bien des espèces ont disparu bêtement, après avoir épuisé les ressources de leur sol. Darwin lui-même précisait que les espèces les plus stables semblaient être celles qui s'organisaient autour de l'entraide et du partenariat avec d'autres espèces et non les dominantes qui tuent des lions en safari (Oh putain comment je te les foutrais dans une arène avec des lions ceux-là mais excusez-moi je m'égare). Or que faisons-nous sinon épuiser notre sol et détruire tout ce qui nous permet de vivre ? Notre société mérite donc de disparaître, et le plus tôt sera le mieux. Mais l'Homme ? Toutes les sociétés humaines ne se sont pas comportées ainsi ! Tous les hommes ne sont pas des dominateurs pervers !

Car, malgré tous les excès de notre civilisation, l'Homme peut créer du beau. Il peut créer de belles choses, communiquer de belles idées. Alors oui, peut-être allons-nous tous crever d'ici peu, mais peut-être que le théorème de Pythagore a sa place dans ce qui nous restera. Peut-être que les œuvres de ces immenses intellectuels qui travaillaient pour l"honneur de l'esprit humain" pour citer Jean Dieudonné, et non pour asservir et réduire en esclavage, méritent d'être transmises.
Donc à la question : A quoi bon ? Je dirai : Ne serait-ce que pour conserver ce que l'humanité a produit de bien, pour avoir une bonne raison de se battre et de s'accrocher ...

Jean Dieudonné, Arno, Claude Ponti, Georges Brassens, Manu Larcenet, Moebius, David Bowie, Gilles Deleuze, René Descartes, Karl Marx, Zach Braff, Hayao Miyazaki, Paul Valery, John Mayard Keynes, Barbara, Pierre Kropotkine, Bruce Springsteen, Pierre Michon, Bill Mollison, Didier Super, Francis Ford Coppola, Shigesato Itoi, Elizabeth Cotten, toi, Alice, ma douce, lorsque je te laisse bosser, et j'en passe tellement ...

Ce que vous avez offert à l'humanité, c'est la preuve qu'on ne produit pas que de l'horrible. Ce que vous offrez à l'humanité, c'est la rédemption. Et ça, ça mérite bien que je me lève pour aller enseigner.
 



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire