dimanche 10 avril 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 7.


Trente longues années se sont écoulées depuis que le peuple m'a donné le pouvoir, depuis que les citoyens du monde ont décidé de remettre leur destin entre les mains d'un chef qui les mérite. Qui d'autre que moi, le Djisse, pour supporter pareil fardeau sans jamais fléchir, sans jamais décevoir, sans jamais trahir ? Il me fallait bien accepter ... 
Aujourd'hui, j'ai soixante-dix ans et j'en parais bien quatre-vingt-dix (par contre je me souviens de la règle du trait d'union reliant les nombres inférieurs à cent). Trente années à reconstruire le monde, à éduquer les hommes à la politique, à l'écologie, à l'économie ... Trente années à leur redonner leur pouvoir, mais voilà que je radote encore, je suis un vieil homme. Que me demandiez-vous déjà mes enfants ?

Assis en tailleur sur le plancher, trois ados me regardent. Oui, ce n'est que cela. L'homme qui a sauvé le monde d'un désastre économique, social, de la destruction, n'est qu'un vieil homme à la voix tremblotante, aux cheveux filasses et à la barbe blanche. Pas trace d'hubris chez moi, je m'y savais vulnérable et ma femme m'en a sauvé, à plusieurs reprises. Si l'on excepte les dizaines d'instruments de musique, d'amplis qui traînent partout et une intégrale de Donjon dédicacée par chacun des auteurs (sauf J.C Menu), pas d'objets de valeur. Pas de serviteurs non plus, et je fais encore ma vaisselle moi-même ...


- Monsieur Djisse ... Comment avez-vous eu l'énergie de vous battre contre l'impossible comme vous l'avez fait ? 


Je ferme les yeux une seconde et me revois, au volant de ma 206. Je me dirigeais vers mon lycée. Une boule me tiraillait l'estomac. Nous étions en 2015, les attentats venaient de déchirer la France, et nous sentions tous que quelque chose de bien plus énorme se tramait. Plus tard, les #NuitDebout allaient se transformer en ce que nous savons : la Grande Révolution, Celle qui allait détrôner les puissants, les oligarques, qui nous saignaient en nous retournant les uns contre les autres.  La dernière, celle qui unirait tous les prolétaires, de l'ouvrier au prof, de l'ingénieur système au neurochirurgien, de ceux qui s'imaginaient frontistes à ceux qui se rêvaient communistes révolutionnaires. 
Depuis plusieurs mois, je profitais de mon heure d'aller-retour-boulot quotidien pour écouter du gros rock. En tête de liste, le trompe le monde  des Pixies me vrillait les tympans quasiment tous les matins, le treble boost de Joey Santiago me semblait répondre à une colère qui bouillonnait en moi, qui me tuait à petit-feu. 

Et puis, et puis un jour je m'offris le Hell and Back des Twin Arrows. Le matin suivant, je le glissai dans l'autoradio. 

Fountain of Luck. Putain de Fountain of Luck de fou furieux. Déjà le tremolo square wave d'introduction est tellement intense qu'il entraîne avec lui toute la rage qui maltraite vos entrailles. Sur l'intégralité du morceau, une tension constante qui ne se résout pas, la voix d'Eléonore qui chante avec une colère garage rock, punk. Je contrôlai difficilement mon pied qui souhaitait ardemment nous faire dépasser les cent cinquante kilomètres/heure. T'en fais pas mon vieux, on trouvera un moyen de la purger, notre bile noire. Une envie de ressortir une gratte, de faire saturer un préampli avec une Screaming Bird et de faire partir mon Delay Lama en auto-oscillation, une foudre qui électrise mes doigts impatients d'exprimer ma colère. Justement, il y a les guitares, un riff léger en arrière du thème tremolé, puis ça éclate, ça fuzz, ça crie, du son agressif et dégoulinant des belles distorsions qui ne s'encombrent pas de compression. Ce morceau fourmille de petits détails enragés. La caisse claire, des envolées de sons indéfinissables pour mon oreille néophyte mais qui me rappellent le son de mon ampli lorsque, le fer à souder à la main, je testai la RAT que je venais de construire et que j'avais court-circuité le LM308N - j'ai senti mon cerveau couler par mon oreille gauche -, et enfin la basse qui fait vibrer le bas-ventre malgré le boucan de la courroie de distribution prête à lâcher, jam improbable entre Lemmy, Nick Cave, et Nina Hagen, un goût pour le bruitisme proche de celui de Sonic Youth ou de Trent Raznor ... Des hurlements qui donnent la force d'aller tabasser Dieu le père, qui transforment une frustration morbide en une énergie incommensurable.

Le parking du lycée. Envie de foutre le volume à fond histoire de réveiller les ados, mais cela ne servirait à rien. Ma colère est en moi. Je suis paisible. Vous m'avez rendu ma colère. Je me garai, coupai le contact. Je vous retrouverai tout à l'heure, pour la suite du disque. Je prendrai bien soin d'enseigner l'intelligence aux gosses, les mathématiques permettent cela. Se rebeller.

Save the bullshit for my funeral !

Je veux hurler !




J'ouvre les yeux.
Je souris, calme et apaisé.


- Mon énergie ? 
La colère, mes enfants, la colère.


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