lundi 19 septembre 2016

Une autre idée de l'héroïsme ...


Ils pouvaient terrasser des dragons, déplacer des montagnes, déployer leurs ailes majestueuses et s'envoler du haut de cette falaise, celle d'où leur bien-aimée s'était jadis jetée en sacrifice pour attirer les faveurs de Poséidon à son village, ils pouvaient affronter des armées entières leur épée de feu à la main, projeter des boules de feu de leurs mains tendues, invoquer des divinités, ils gagnaient des guerres, ils pouvaient se déplacer à la vitesse du son, ils étaient fils de Dieu, ils battaient des records de saut en longueur, ils étaient champions du monde de football, de tennis, de handball, ils étaient à la tête des plus grandes fortunes du monde, ils devenaient après de nombreuses aventures le roi des pirates, le meilleur dresseur, ou plus tristement, ils gagnaient Koh-Lanta ...

Et tout le monde veut leur ressembler. Ils sont des modèles à suivre. Ils représentent la victoire de l'honneur, de l'effort, mais surtout, ils sont spectaculaires ! Ils ont un truc en plus. Un talent, de la chance, de l'argent peut-être, quelque chose qui les éloigne du commun des mortels, quelque chose qui les élève vers des territoires plus divins que ceux que nous foulons, nous autres, gens du quotidien, du boulot, du stress et de la pression. Avec un bémol pour l'autre clampin qui gagne Koh-Lanta, quoique tous les téléspectateurs doivent se dire, lors de son couronnement, qu'ils préfèreraient être à sa place. Au moins auraient-ils quelque chose à raconter à la machine à café.

Et puis il y a nous, les profs. 

J'aimerais dire que nous avons un talent, un truc en plus - un savoir ? - mais plus personne ne nous croît. Si nous étions réellement bons dans notre domaine, nous serions ingénieur, banquier, présentateur télé, courtier, homme politique ou scientifique-qui-passe-à-la-télé, nous ne nous contenterions pas de ce petit métier. Et puis, quelle grandeur dans ce métier de fainéants toujours en grève ?
Mais il y a devant nous dans cette classe une trentaine de paires d'yeux qui regardent - oh je ne dirai pas attentivement, ce n'est pas toujours le cas - et qui, de-ci de-là, découvrent, apprennent. Et l'heure prochaine rebelote. Et demain on recommence. Et parmi tous ces demi-hémisphères cérébraux si uniques et différents, peut-être aurons-nous la chance de planter une graine de mathématicien, d'historien, de biologiste. Nous n'en saurons jamais rien, car si l'on peut parfois remarquer que la plante pousse, peut-on déterminer quelle semence à germé ? Et d'ailleurs aurait-elle effectivement entamé sa lente croissance si tous les autres collègues n'avaient remis des couches d'engrais sur le semis ?

En tant qu'anciens élèves nous avons tous des images de professeurs-héros que nous avons fait entrer dans notre panthéon de grands esprits. Nous avons tous à l'esprit ces professeurs qui ont illuminé pour qui l'analyse complexe, pour qui la littérature d'Eugène Ionesco ... ces professeurs stars dont la prestance est à notre souvenir comparable à celle du Staline d'une affiche de propagande de Denu Danopykob. 

Furent-ils pour autant nos "meilleurs" professeurs ? 

J'ai le souvenir de ce collègue, très populaire parmi les élèves. Les parents se souvenaient de lui et demandaient que leurs enfants soient dans ses classes. Ils les faisaient rire. Tout leur semblait facile avec lui : le calcul, la géométrie ! Et j'ai le souvenir également d'avoir systématiquement récupéré ses élèves incapables d'initiative, incapables de se souvenir d'une propriété mathématique ou incapables d'organiser leurs idées en troisième ; et leurs parents qui ne comprenaient pas ...
Et il y avait cette collègue : La professeure idéale selon moi, le modèle que je garde à l'esprit au quotidien lorsque je me démotive, discrète, gentille, d'une générosité sans égale, dévouée à sa cause. Je l'ai croisée au collège un jour deux heures après la fin des cours, en train de préparer un cours individualisé pour trois élèves en difficulté sur un point de conjugaison. Elle ne faisait pas "rire" ses élèves, elle était exigeante, elle voulait d'eux qu'ils fassent le maximum et ne lâchait AUCUN d'entre eux, même Hayoub, que tout le monde virait au bout d'un quart d'heure pour insolence. Sans aucune prétention, juste parce que c'est ce qu'il faut faire.

L'enseignement des mathématiques est faussement "aisé". Il est très facile d'expliquer les notions, de montrer que l'on sait faire, de raconter, de faire exposé de ses connaissances - c'est tentant - tel le YouTuber culturel plus intéressé par l'écriture d'une émission que par son intérêt pédagogique. Il est par contre nettement moins évident de mettre les élèves en activité et leur permettre de s'approprier ce  savoir. Pour autant, se souviendra-t-on du mathématicien farfelu qui fait le show sur son estrade en faisant s’esclaffer la classe ou de celui qui s'efface derrière les élèves, n'étant plus là que pour les aider, répondant discrètement aux questions, moins attentif à son image qu'aux difficultés de Rayane ?

Cela peut sembler injuste à qui choisit l'enseignement pour de mauvaises raisons.

Mais
"le bon enseignant n'est pas celui qui tente d'amener les élèves à son niveau, mais celui qui descend avec eux et se réjouit de les aider à le dépasser" m'avait dit un grand monsieur de l'IUFM de Caen.
On pourrait conseiller également : "Si vous préférez Serdaigle ou Griffondor à Poufsouffle, ce métier n'est pas pour vous."
On ne devient pas prof pour la gloire, ni pour l'honneur. On ne devient pas prof par orgueil ou fierté. On le devient pour être quelqu'un de bien.

Non, ce n'est même pas ça.

On devient prof pour enseigner. C'est tout.

Une autre idée de l'héroïsme ...


Putain que c'est bon.

1 commentaire:

  1. Un très beau billet. Je suis assez d'accord pour dire qu'il y a des tas de "héros du quotidien" auxquels on pourrait rendre de temps en temps un petit hommage mérité (c'est dans quoi déjà qu'ils parlaient de "un coup de chapeau" de façon totalement énervante et drôle?). C'est vrai que c'est une immense responsabilité que d'être chargé de la construction des personnes, de la formation des esprits, de la maturation des enfants/jeunes, de les accompagner au mieux sur ce chemin. Avec des conditions pas toujours géniales et surtout des tonnes d'injonctions parfois contradictoires et venant de partout (autorités, familles...), du moins c'est ainsi que j'imagine (une partie des) difficultés du métier. Je sais aussi que pour autant, tu n'es pas dans la plainte. Ca me donne envie de chanter "Salt of the earth" des Rolling stones ça tout d'un coup!

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