jeudi 6 octobre 2016

Chroniques de mon autoradio, épisode 9.


Renaud peut tout autant m'énerver que m'inspirer des élans d'amitié fraternels qui me feraient serrer très fort un ours polaire dans les bras.
Autant ses dernières mièvreries m’insupportent déraisonnablement, Manhattan-Kaboul ou l'Entarté ne sont que d'objectives bêbêtes chansonnettes sans aucun contenu, autant je peux faire preuve d'une mauvaise foi démentielle pour parler de la première moitié de sa carrière. Parce que le Renaud des débuts c'est une promesse : des ballades avec les copains, l'avenir, les gosses et les bonbons, les moineaux, une guitare et un bouquin de Mallarmé ou de Zola ... et puis la colère aussi contre tous ces cons qui nous écrasent, contre les traditions, les dogmes, les esclavages, un chant de rébellion. On se dit que finalement, si on faisait tout péter, on pourrait peut-être reconstruire un monde plus chouette ?

Une fois professeur, on passe de l'autre côté. Je me suis fait bien des films sur ma vocation : Transmettre les valeurs de la République et tintouin, transmettre un savoir mathématique pour aider les enfants à réfléchir et à se sortir des carcans de pensée imposés. J'aime et je crois profondément en la puissance et la beauté de ce que j'enseigne et je brûle d'enseigner cela ...

 Et puis en pratique, 

Je m'suis chopé 500 lignes :
"Je n'dois pas parler en classe"
Ras l'bol de la discipline !
Y'en a marre c'est digoulasse !

bah oui mais faut tenir sa classe ... et pour cela, bien obligés, faut sanctionner. Je cherche quoi au juste ? Enseigner la réflexion ? Les mathématiques ne sont pas qu'une discipline écrite, contrairement à l'idée répandue. Elles existent pour communiquer. Je cherche à libérer la parole de mes élèves, et je dois leur demander de se taire ? Est-ce juste ? Pourquoi aujourd'hui ai-je surtout l'impression d'enseigner la soumission aux adolescents ? Pourquoi ai-je la sensation de ne faire qu'agiter le drapeau français pour masquer la sortie de la caverne ? 

C'est quand même un peu galère
D'aller chaque jour au chagrin
Quand t'as tell'ment d'gens sur Terre
Qui vont pointer chez "fous-rien"
'vec les d'voirs à la maison
J'fais ma s'maine de soixante heures,

Nous faisons comme si la vie est belle pour vous, les enfants. Nous oublions bien volontiers nos propres souffrances, quand nous avions un mal de ventre le matin à l'idée d'aller au bahut, quand à douze ans, nous rêvions de partir en vélo avec nos potes, de profiter de la nature ... Mais non, nous allions passer toutes nos heures enfermés, à étudier des disciplines imposées 
 
Non seul'ment pour pas un rond
Mais en plus pour finir chômeur!

parce que, oui, bien sûr, pour nous, les universitaires, tout ceci aura servi : ce charabia intellectuel qui ne nous est utile que si nous souhaitons être inutile - je ne soigne personne, je ne nourris personne. Nous pouvons porter aux nues nos grandes réflexions, nos grands raisonnements, notre grande culture, mais quand on a pas de boulot, pas de fric ? Et si le monde s'effondrait, à quoi avoir appris le Latin nous servirait-il ? 
Nous dirons : et le plaisir ? Le plaisir de penser, de comprendre, de s'élever, de s'évader ? Oui

L'essentiel à nous apprendre
C'est l'amour des livres qui fait
Qu'tu peux voyager d'ta chambre
Autour de l'humanité,
C'est l'amour de ton prochain,
Même si c'est un beau salaud,
La haine ça n'apporte rien,
Pis elle viendra bien assez tôt

Mais jamais nous n'enseignons cela. Non, il nous faut "former" nos élèves à des examens qui leur imposent de tous se ressembler : Pour un Djisse qui s'éclate sur le théorème de Pythagore, combien d'élèves en souffrent ? Combien n'y comprennent rien, et se construisent débiles et stupides et idiots et faibles, comparés à leurs camarades qui ont l'air de tout bien comprendre ?

Dix kilos d'indispensables
Théorèmes de Pythagore !

Indispensables ... 

Bien sûr que TOUT ce qui est enseigné au collège est passionnant, mais enseigne-t-on seulement cette passion ?

Quand j's'rais grande j'veux être heureuse,
Savoir dessiner un peu,
Savoir m'servir d'une perceuse,
Savoir allumer un feu,
Jouer peut-être du violoncelle,
Avoir une belle écriture,
Pour écrire des mots rebelles
A faire tomber tous les murs !

Non. L'Ecole n'offre pas cela. L'Ecole enseigne la soumission, crée des consommateurs formés à l'obéissance. Mais réfléchissons un peu, l'Ecole enseignerait-elle une pensée libre qui mettrait la république en danger ? Que les citoyens sachent regarder, et c'en est fini de l'exploitation de l'oligarchie ...  N'est-ce pas évidemment un mensonge de plus ? 
 
Tu dis que si les élections
Ça changeait vraiment la vie,
Y a un bout d'temps, mon colon,
Qu'voter ça s'rait interdit !
Ben si l'école ça rendait
Les hommes libres et égaux,
L'gouvernement décid'rait
Qu'c'est pas bon pour les marmots ...


Un mensonge de plus ...  

 
Si tu penses un peu comme moi
Alors dit :"Halte à tout"
Et maint'nant, Papa,
C'est quand qu'on va où ?


Bah oui, bien sûr, que je pense comme toi.


Ce matin, j'ai engueulé une classe de quatrième qui se foutait visiblement du théorème de Pythagore. Et pourquoi cela l'intéresserait-elle ? Ne faudrait-il pas plutôt s'inquiéter des classes d'élèves qui travaillent sagement, obéissants à chaque ordre de l'autorité sans chercher le moindre sens à cette mascarade ?
L'Ecole méprise les adolescents, ne les voit que comme des "zappeurs" incapables de se concentrer, veut les former à la consommation en leur interdisant de progresser, veut les asservir au Big Data à grand coup de partenariat avec Microsoft ou Amazon et de tablettes en classe, veut les affaiblir ...


Que je le souhaite ou non, j'en suis un maillon. Ok. Maintenant je fais quoi ?





Déjà, j'écoute Renaud ...




1 commentaire:

  1. Ahhh ce bon vieux Renaud. Evidemment je ne connais que très mal/peu, mais je vis avec un mec de droite qui lui est fan de Renaud :D Va comprendre :p J'ai donc parfois l'occasion d'en entendre un peu... A chaque fois je râle parce que ça me barbe vite c'est vrai... Mais évidemment le bonhomme est attachant même avec tous ses côtés agaçants (comme tout être humain non?)et il voit souvent juste effectivement.
    Par ailleurs, j'aime bien quand un prof se met comme ça à la place de l'élève, et se souvienne de qui il était lui-même lorsqu'il était "de l'autre côté"...le bon vieux coup de la figure de l'autorité qui nous rappelle qu'elle reste un être humain, c'est cliché mais ça me touche! Ravie de revoir les chroniques de l'autoradio en tous cas!

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